Emotions en acte

 Emotion-Idenite-Creatrice
Il voulait apprendre à « dire les choses ». Réussir quelquefois à se mettre en colère. Face à ses équipes, il était perçu comme « trop gentil ». Apprendre aussi à s’exprimer devant une assemblée … « Prendre la parole en public », c’était le thème de sa demande.

 

Ma proposition fut simple. De multiples formations et atelier de théâtre existent, pourquoi ne pas se frotter à l’improvisation ou encore au mime … ?

 

Et sa réponse brève, il avait déjà tenté d’imiter ou d’approcher ce qui lui semblait relever d’émotions profondes … jouer la peur ou encore s’imprégner de tristesse et à d’autres moments, s’emplir de joie … dans ces lieux d’expérimentation et sous la conduite de spécialistes chevronnés.

Rien n’y faisait.

 



 

Aider à exprimer l’émotion


Aider l’autre à exprimer une émotion
, la dire, la jouer, lui permettre d’émerger et de prendre sa place dans ce corps que notre éducation nous a appris à réprimer, peut suffire quelquefois.

 

Il arrive que cette « mise en scène » ouvre la voie. Elle délivre, si la personne est prête à ça, comme une nouvelle « permission »  pour refaire ailleurs et avec d’autres personnes ce que l’on apprend à faire ici, dans un univers clos, un univers d’acteurs.

 

L’impact n’est pas des moindres. À la suite de ces jeux de scène, il m’est arrivé de voir de vrais changements, une spontanéité retrouvée, un lien plus dense et plus authentique à l’autre, se créer. Ce qui avait fini par se figer en une carapace molletonnée, douillette et rassurante se craquèle, quelquefois, dans l’exercice de cette mise en acte.

 

Alors oui, l’expression du corps peut permettre de sortir de cette zone de confort et d’expérimenter d’autres émotions, un autre rapport au monde que l’on connaît et que l’on a oublié, quelque part, au fond de soi.

 

Pour cet homme qui vient me voir cette après-midi là, il ne s’agit pas de cela. Il veut comprendre ce qui se joue pour lui, comprendre pourquoi ça survient et agir là dessus pour se sentir plus libre d’intervenir quand bon lui semble, sans frein et sans résistance.

 

 

Aidez-moi à changer, mais surtout ne changez rien !


Notre travail s’est lancé sur ces prémices. Il m’a montré de la timidité. Au cours des premières séances, il amplifiera cette posture et plus tard encore, nous trouverons d'autres façons de nommer ce qui se joue ici. Des appellations nouvelles pour rendre compte d’une réalité qui se transforme.

 

Pour le moment, il fait vivre sa timidité devant moi, brandit cette facette de sa personne, joue et force le trait. Il n’est pas là pour rien, il me le montre.

 

Je pourrais suivre sa volonté et questionner le pourquoi de cette posture ou l’amener, au travers d’une posture décentrée mais influente, à « externaliser » son problème*. Je pourrais également creuser, vouloir comprendre aussi ce qui s’est exactement passé, savoir à quel moment « ça » a commencé ... Beaucoup d’éléments me pousseraient d’ailleurs à investir cette voie.

 

Il est toujours rassurant de se dire que tout a commencé à un moment donné et si le coach relève et révèle cette origine qui donne naissance à la cambrure d’aujourd’hui, il ne peut qu’être rassuré … et se prévaloir de cette toute-puissance, enfin retrouvée ! De là à ce que ça puisse être agissant pour la personne qui veut changer, c’est une autre histoire

 

Une autre voie se dessine également, celle de creuser sa réalité d’aujourd’hui. Le questionner sur son environnement professionnel et essayer de savoir comment ça se manifeste au quotidien ... Là encore, l’image projetée, quel fondement a-t-elle ?

 

 

Ici et maintenant


J’ai préféré travailler sur ce qui se passait entre lui et moi et saisir les reflets de l’ailleurs à travers ce prisme créé en séance. C’est le seul endroit d’ailleurs où, pour le moment, peut s’opérer un changement.

 

Il est vouté et tendu, ces épaules semblent porter le poids d’un univers et au cours de cet échange, il me donne l’impression de rentrer encore plus profondément à l’intérieur de lui même. Un silence s’installe et semble devenir pesant.

 

Je le questionne « Ce silence, profond, survient-il ailleurs comme nous pouvons le voir apparaître, ici, entre nous ? » et plus tard « Ce n’est pas facile de vivre ces échanges silencieux, comment réussissez-vous à rester dans un échange comme celui-ci ?».

 

Cette douceur naturelle qu'il me tend et qui me pousse à le regarder comme un homme agréable, un peu docile, tout en rondeurs… me donne un premier élément de réponse. Ça me parle aussi de sa manière de maintenir l’homéostasie du système. Il l’évoquera, après avoir réfléchi plusieurs minutes et déposé un certain nombre d’hypothèses.

 

Il est en chemin. Il ne venait pas ici pour que je lui trouve une solution « clé en main » et que je lui apprenne une nouvelle "posture", non il est plutôt très attentif à ce qui pourrait faire « imposture ». Il a réellement envie de changer, est conscient de sa difficulté et veut tout mettre en œuvre pour la dépasser.

 

 

Alignement


Ainsi, nous travaillons ensemble sur une ligne** tracée,  tellement utile, qui nous emmène à la rencontre de son univers, ses comportements et compétences, et ce, jusqu’à son identité, pensée, ressentie.

 

Pour cela nous aborderons en chemin ses croyances et ses valeurs. Là, il me livrera le manque de pudeur qu’il y aurait à s’exprimer d’une façon autoritaire face à un public et me parle de son envie de fluidité, d’échanges et d’interactions, en douceur. 

 

Nous aborderons aussi les différents rôles qu’il assume, dans l’exercice de son métier, mais aussi dans le champ familial. Il me dira quelque chose de ce qui relie tous ces rôles et ce besoin qu’il a de s’exprimer en restant centré. Aucune envie d’être dans le disparate, le morcelé, il a envie de ressentir une forme d’unité dans ce qu’il est sans arrogance ni forfaiture …

 

Une unité éphémère mais profonde qui se dessinerait pour lui et qu’il pourrait invoquer à loisir, au gré de son chemin, émotionnel …

 

Ce jour là, il avait posé quelques pas de plus pour s’ouvrir à lui-même, apprendre et apprivoiser cette parcelle tellement précieuse, de son être-au-monde …

 

 

 

 


* Article sur les pratiques narratives où la notion d'externalisation est abordée 
ici

** Niveaux logiques de Dilts et Batesson, pour découvrir l’un et l’autre (Être Coach : De la recherche de la performance à l'éveil, ,Vers une écologie d'esprit)





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Commentaire(s) :

1. Par Phédrienne le 30/01/2011
Au risque d'avoir une approche très minimaliste, en tout cas, en dehors de toute pratique, ce que vous décrivez m'interpelle! Devoir passer par le feindre pour retrouver le vrai, détricoter le pull des habitus.....mais cest à cela qu'on devrait songer lorsqu'on donne naissance et qu'on essaie d'ouvrir les ailes d'autrui.....
2. Par Eva le 30/01/2011
Laisser les enfants jouer nus...
3. Par wadih le 30/01/2011
Entre ces jeux d'enfance, les ailes et la naissance ... m'est venue une histoire lue dans un petit livre merveilleux de Jorge Bucay*, peut-être la connaissez-vous ?

C'est l'histoire d'un père et de son fils.

A la majorité le père explique au fils que nous ne naissons pas tous avec des ailes mais que lui, il a cette chance ... Et ayant des ailes, c’est dommage de ne pas les utiliser, de continuer à marcher alors qu’il pourrait voler...

"Essaye, même si tu n’y arriveras pas du premier coup, si tu tombes, tu n’en mourras pas, tu te feras quelques égratignures" ...

Son père l’emmène donc en haut d'une montagne et lui dit que quand il sera prêt, il pourra revenir là...et s’élancer...

Les amis de ce jeune homme ont peur pour lui et l’en dissuadent ... il tente alors de faire la moitié du chemin ... « voler » en se jetant d’un arbre.

Bien sûr, il se fait une bosse et revient furieux vers son père ...

Le père lui répond alors "Pour voler, il faut qu’il y ait assez d’air autour de tes ailes, il faut prendre ce risque incroyable ... Mais tu peux aussi, si tu le souhaites, continuer à marcher ... ça sera à toi de décider"

* "Laisse-moi te raconter... les chemins de la vie"
4. Par Eva le 30/01/2011
J'adore Bucay que je lis en Espagnol et que j'adore d'autant plus... Et suis sinon justement en train de lire "Insurrections singulières" de Jeanne Benameur, autour d'un si cassant et fragile Antoine toujours voûté, inquiet, qui donne de la voix quand cela déborde en lui mais n'a pas les mains pour construire. Juste une poésie sauvage qu'il n'ose pas égrener. Passioné d'architecture alors qu'il a "volontairement" râté ses études et qu'il travaille à la chaîne, il sait que l'imposte est un élément clé de construction car il permet aux portes de tenir... Et donc des ouvertures... Quelle puissance de voix intérieure il a ! Si j'avais un client comme cela j'irais me perdre au dedans... Et qu'il y emmène plus de monde serait ma secrète intention !
5. Par Phedrienne le 30/01/2011
Non, je ne connaissais pas, paradoxal mais interessant...
6. Par Françoise le 31/01/2011
Nos enfants ont parfois du mal à nous entendre...
parfois c'est un bien, parce que nous ne détenons pas "la vérité"...
Je me demande si l'amour maternel ne nous "dicte" les mots et les silences.... amour cadeau, amour tout court !
Amour sans retour ? est ce possible ? je n'y crois pas.
Une mère n'est pas une sainte, heureusement !
Et le père ?
7. Par wadih le 01/02/2011

@Eva : Merci pour ces "Insurrections singulières", encore un livre à lire sur une liste tellement longue déjà ! Tu m'as vraiment donné envie de passer commande !

@Colette : ça m'intéresserait de savoir ce que vous mettez derrière le terme "paradoxal"

@Françoise : J'ai l'impression que certaines formes d'amour n'appellent pas de retour. Elles sont transmission de ce qui est le plus précieux, d'une personne à l'autre et ainsi de suite, comme en une chaine infinie...
8. Par Joël le 20/02/2011
Merci, Wadih, pour cet exemple dans lequel beaucoup de personnes pourraient se reconnaître... et qui montre quel apport peut provenir du coaching, qui ne joue pas le rôle d'une expertise ou d'une thérapie, mais plutôt d'un espace de dialogue où la pensée s'ouvre à l'essentiel, sans savoir d'avance de quoi il s'agit. Que risque-t-on dans ce dialogue, quand il est ainsi conduit ? Sans doute pas de chuter d'une hauteur vertigineuse, comme dans l'allégorie de Jorge Bucay, qui me rappelle l'image du surhomme-funambule chez Nietzsche. Non, c'est plutôt de s'ouvrir à une posture nouvelle dans laquelle le "moi" habituel ne se reconnaît pas forcément tout de suite. Accepter d'être coaché, c'est accepter de changer. Voire le désirer !
9. Par wadih le 21/02/2011
Merci Joël pour votre retour.
A vous lire, je me rends compte que je deviens de plus en plus exigeant, en accompagnement !
Pour moi, il est important que la personne qui est coachée soit dans un véritable désir de changement.
Il y a bien sûr des techniques ou approches particulières (clientélisation par exemple) qui permettent de coacher des personnes à qui l'approche a été prescrite ... et qui ne s'en saisissent pas de prime abord ...
Selon moi, pour que le changement soit réel et profond, il faut qu'il ait été désiré.
Mais peut-etre est-ce là une croyance limitante ...?
10. Par Joël le 22/02/2011
Croire qu'une personne va changer davantage si elle le désire, cela ne va pas limiter les possibilités d'expression du coaché, mais c'est plutôt une limite méthodologique pour le coach, qui devra faire attention à la présence de ce désir, à son absence (coaching commandité de l'extérieur), ou à sa naissance (passage de l'hétéronomie à l'autonomie dans la demande de coaching). Reste la question de savoir quand le changement devient "réel" et "profond", et ce n'est pas facile à évaluer, car il faudrait aussi pouvoir sonder : et l'intériorité de la personne en train de changer, et le rapport de ce changement avec la "réalité" & la "profondeur" du désir qui l'a fait naître. Effectivement, le coach doit rester prudent sur cette évaluation et, à la manière des sceptiques, "suspendre son jugement" quand il le faut. Un art de l'attention et du jugement, plus qu'une science des profondeurs...
11. Par wadih le 22/02/2011

Bonjour Joël,

J’évoquais notre capacité et notre volonté à « travailler sans » une quelconque expression d’un désir de changement.

Ça parle pour chacun de nous de notre propre vision du monde et de notre façon de concevoir le coaching, aussi. Je ne peux donc parler ici que d’une pratique, qui est la mienne et qui n’a pas vocation à être mise en équation, ni à devenir modélisante pour les autres.

La limite que vous évoquez ici est, pour moi, la limite que l’on peut se mettre aussi. Et elle n’est pas banale.

Il est essentiel, à mon sens, et dans le champ du coaching, que la personne, si elle n’a pas la capacité de prendre en main un certain nombre de leviers sur son monde (passage de l'hétéronomie à l'autonomie), qu’elle puisse du moins re-prendre possession assez rapidement de son (ou de ses) problème(s), et de son désir. Ce n’est pas au coach de porter, ni les uns, ni les autres. Cette position, en plus d’être épuisante pour le coach est inefficace pour le coaché.

Quelquefois, j’ai rencontré des personnes qui étaient dans une absence de désir manifeste. En panne d’énergie, de volonté et d’envie. Là la question peut se poser de savoir si l’on avance sur ces terrains ensemble et si nous sommes qualifiés et dans la bonne position pour faire ce travail.

Dans une autre situation qui peut relever de vos hypothèses, si le coaching est prescrit et non voulu par la personne, là ca questionne, à mon sens, notre propre cohérence et la volonté qui est la nôtre quand nous exerçons ce métier. Et c’est notre présence au monde et le rapport à l’œuvre que nous construisons (en travaillant avec les autres) qui est questionné.

C’est important pour moi de rester au service et de la personne et de l’entreprise et de ne pas « cautionner » des changements non désirés. En tout cas, si je m’engage, parce qu’il s’agit d’engagement, il est important pour moi d’avoir décelé quelque chose en l’autre qui appelle ce changement.
12. Par Tanakia le 02/07/2011
Wadih, je partage vos interrogations sur le coaching prescrit, parce que le risque est celui d'une adaptation aux exigences de l'entreprise, toujours plus d'adaptation unilatérale, toujours plus d epression sur la perosnne, sans travail d el'organsiaiton sur elle-même. Et pour autant, dans cet espace contraint, dans cette commende d'une patron validé par l'institution, le "coaché" peut trouver, au détour des séances, par "décourci" un chemin de liberté pour lui même, un chemin pour se rapprocher de lui-même, aussi. Non ?
13. Par Wadih le 02/07/2011

Oui, Tanakia.
Je vous suis complètement, ces instants de coaching représentent souvent un espace de liberté.
J'interrogeais ici, au-delà du coaching prescrit, le coaching non voulu par la personne et je me demandais, si je décidais de passer outre, dans quelle position je plaçais la personne et dans quelle position je me plaçais moi ...? Celle de celui qui sait ce qui est bien pour l'autre ?
Heureux de vous retrouver ici, je parcours souvent votre blog http://tanakia.wordpress.com


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