Le Désintéressement

Agent rationnel,Elster,Intérêt supérieur,Modèle,Posture,Pouvoir,PuissanceL’intérêt égoïste et personnel mène les hommes ... C’est ce que j’ai gardé pour moi des cours d’économie que j’ai reçus à l’université.

J’avais approfondi à l’époque les modélisations économiques qui nous étaient proposées pour saisir comment étaient construits ces modèles, ce qu’ils prenaient en compte et où ils péchaient …

Cet agent économique que l’on nous présente et qui est censé parler de nous en figurant un être humain rationnel, bien pensant, capable de décoder le monde dans lequel il évolue (qui est transparent, soit dit en passant) et de prendre les meilleures décisions pour optimaliser sa fonction d’utilité, accroitre son intérêt … m’a toujours fait sourire. 

J’ai découvert il y a quelques mois Jon Elster à travers un podcast (que vous pouvez retrouver  ici par exemple). Ce philosophe et sociologue d’origine norvégienne enseigne à Columbia et au Collège de France.

Son dernier livre, « le désintéressement, traité critique de l’homme économique » est édifiant sur la question.

Il y décode les hypothèses simplificatrices utilisées et qui font barrage à une vision globale de l’être humain.

L’être humain n’est pas simplifiable à travers une fonction mathématique (Min/Max).

Il a la capacité de regarder au-delà de son intérêt privé pour s’attacher à un intérêt « supérieur ».

Un intérêt « supérieur » qui parle de cet écheveau de liens tissé entre moi et le monde et de ma capacité à me projeter dans le futur et à construire au-delà de mon pré carré.

Les différents événements auxquels on a assisté récemment au niveau politique avec l’avancée des partis écologistes, la diffusion du film « Home » … parlent de cet écosystème que l’on veut protéger, en conscience du temps qui passe, avec une vision qui dépasse nos préoccupations quotidiennes.

L’entreprise est un modèle réduit de la société. Comment intégrer cette approche dans ce territoire-là ?

La première barrière parle de notre héritage philosophique.

Quelque part, à un moment ou à un autre, en approfondissant le sujet, nous vient ce doute qui est nourri depuis des décennies …

Et si ce que l’on appelle le désintéressement ne parlait de rien d’autre que de notre motivation à construire ou à conserver une belle image de nous-mêmes ?

Et ces injonctions qui nous alertent,

« Tout cela n’a que l’apparence du désintéressement ! »,

« Ne soyons pas dupes de l’apparence de la vertu ! »

C’est une façon de voir le monde et notre relation aux autres.

Et si, à l’inverse … les motivations désintéressées étaient plus importantes qu’on ne le pense …

Et si, en œuvrant d’une façon désintéressée nous répondions à un besoin qui parle de notre humanité …

Et si l’homme n’était pas celui que l’on croit ? Cet être empli de motivations peu avouables ?

Et s’il y avait quelque chose au delà de l’intérêt personnel et qui parle de la relation à l’autre ?

Et si cet « intérêt sans objet » (sans objet à saisir, à s’approprier, à posséder) était plus fédérateur que l’ensemble des techniques et modélisations que l’on peut tenter de maitriser pour optimiser les résultats… ?

C’est une belle analyse qui nous est livrée là …

Cette pensée est d’autant plus utile aujourd’hui, en temps de crise, pour revisiter les hypothèses qui sont censées décrire la société, l’entreprise, les communautés.

Elle peut nourrir également les questionnements que l’on peut avoir sur les modèles dont on peut se doter en sciences humaines, et qui semblent avoir été construits pour nous permettre de comprendre l’entreprise et les comportements des acteurs en présence ... Ces modèles sont quelquefois repris en coaching.

Les modèles et outils, à défaut d’être justes et utiles présentent au moins une qualité, ils peuvent nous rassurer sur des décisions à prendre.

Et là, on retrouve notre volonté de nous ré-assurer par le biais d’approches formelles, scientifiques …


Le désintéressement et le coaching…

Oui, en tant que coach, j’ai face à moi des personnes qui ont agi pour aider un collègue, sans contrepartie. Oui, il leur est arrivé de tendre la main à quelqu’un qui était dans le besoin, sans avoir d’intérêt propre pour agir.

Sans être des saints ni des héros, et au delà des objectifs qui leurs sont assignés, ils agissent aussi, au jour le jour, d’une façon désintéressée.

Parce que le calcul juste pour soi ne suffit pas,

Parce que nous faisons partie de la communauté des vivants,

Parce que nous sommes humain.

Ils ouvrent leur regard bien au-delà de cette ultra-performance court-termiste qui leur est demandée pour construire une communauté vibrante, qui donne du sens au travail, parce que ce travail est réalisé en équipe et qu’il fait sens pour tous.

Et le coach est là également pour ça.

Accueillir son client d’une façon humaine, ouverte, emplie de curiosité et permettre à cette parole, cette posture, cet engagement de s’exprimer aussi …

Cette question est plus récurrente qu’il n’y paraît.

Je pense notamment à un coaching que j’ai eu plaisir à mener, il n’y a pas très longtemps de cela …

L’homme que j’ai accompagné avait de vraies compétences pour prendre le poste de directeur qui lui était proposé.

Plusieurs séances se sont passées avant que l’on comprenne l’un et l’autre ce qui faisait barrage à cette entrée dans le lieu de la décision où l’on attend de nous que nous ayons une vision pour l’entreprise.

Pour certains, ce qui peut questionner, c’est de prendre cette « première place ». Pour d’autres, la question des compétences peut surgir …

Pour cette personne, il ne s’agissait pas de cela.

Pour elle, accéder à cette place c’était, dans sa vision du monde, prendre le pouvoir et ne pas hésiter à trancher dans le vif pour conserver ce pouvoir.

Ses valeurs, humanistes, créaient un barrage symbolique infranchissable entre sa position initiale et celle qu'il pensait devoir prendre.

Il était bien sûr mu par différents intérêts personnels, une rémunération supérieure, une posture pour décider mais il n’était pas prêt à tout pour cela et surtout ce n’etait pas sa vocation première.

Il était plus à la recherche de cette jolie puissance que l’on trouve en soi et qui nous permet d’aller au bout de nos engagements que du pouvoir en lui-même.

Plus attentif à l’intérêt de l’équipage qu’au sien propre.

Au fil des séances, il a accepté ce qu’il était, accepté de faire avec ses valeurs et son identité.

Ainsi, il a commencé à construire une approche qui parlait de lui, qui lui ressemblait et qui était en accord avec ce qu’il avait perçu de lui-même.

Sa méthode pourra être mise à l’épreuve de la critique, il n’en reste pas moins qu’il sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait.

Et quelque soit la suite de son parcours, il ne s’est pas oublié dans cette séquence de vie qu’il engage aujourd'hui dans cette entreprise.

Dans les entreprises que l’on peut être amenés à connaître, l’on remarque rapidement ces personnages qui fédèrent autour d’eux.

Quand je suis face à l’autre, ce qu’il est, ses valeurs, sa centration me parlent beaucoup plus que les mots qu’il utilise.

Les accords véritables, l’envie d’engager quelque chose de moi-même ne naissent qu’à travers ce deuxième niveau de langage, informel, que l’autre me livre.

Etre en accord avec soi, c’est permettre à celui qui nous fait face de se relier à cette puissance.

Parce qu’il n’a pas fait l’impasse sur ses valeurs et qu’il en a vraiment les compétences, parce qu’il est dans son intérêt propre mais aussi dans un intérêt « supérieur », j’ai la conviction que cet homme sera un grand dirigeant.

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Commentaire(s) :

1. Par André le 12/09/2009
Si l’on ne peut qu’approuver ces développements sur le désintéressement, ils provoquent chez moi une forte interrogation : le désintéressement est-il réellement au centre de nos préoccupations ou plus exactement au centre des préoccupations de nos contemporains ou à tout le moins de nos concitoyens européens et anglo-saxons ?

Le désintéressement renvoie selon moi à l’Ethique qui est devenu très « tendance ». Venu de l’autre côté de l’atlantique ne parle –t-on pas aujourd’hui d’Ethique d’entreprise. Une grande majorité des grandes entreprises soucieuses de développement durable s’engage dans une démarche où le management serait fondé sur des valeurs propres qu’elles appliquent à leurs actionnaires, à leurs salariés, les syndicats, sans oublier leurs clients, leurs prestataires , plus globalement à la société civile.
N’assiste-on pas dans de nombreux domaines à la mise en place de codes de déontologie ! Dans le monde financier- que je fréquente depuis de nombreuses années- le déontologue semble avoir trouvé une place centrale. Et pourtant !!!
Sans tomber dans le défaitisme ambiant, la crise financière devenue économique ne montre-t-elle pas les limites de l’exercice.

Certes, nous rencontrons des êtres désintéressés qui ne sont pas mus par le seul intéressement.

Je partage ici ton affirmation selon laquelle "être en accord avec soi, c’est permettre à celui qui nous fait face de se relier à cette puissance ».

Cependant, il me semble – sans vouloir me livrer à une critique des années 60- que la pensée « ambiante » est majoritairement différente. La nouvelle vertu est celle de « l’Authenticité ».

Pour les Penseurs de 68, sur le plan éthique et culturel, il n’existe aucune hiérarchie. Toutes les différences si elles sont authentiques se valent. Toute loi, tout modèle devient répressif. On peut caractériser ce mouvement en rapportant la fameuse phrase de FREUD »Deviens toi-même ».

On pourrait m’objecter ici que ce que je viens d’avancer n’est pas en opposition avec ce que tu as dit.

Pourtant, il me semble qu’il y a une différence fondamentale : le souci de l’autre n’est plus dominant.

A l’instar de ce que disait FOUCAULT »Faire de sa vie une œuvre d’art » est plus important que le souci de l’autre. N’est-ce pas malheureusement le triste constat que l’on peut faire en Occident ( je ne me prononcerai pas pour l’Orient que je ne connais guère).

Je reste donc assez sceptique sur la belle image proposée par Jon ELSTER quasi « messianique », auteur que je ne connais pas à ma très grande honte.

Je ne peux m’empêcher de citer un philosophe français que j’aime beaucoup Mr André COMTE-SPONVILLE : "C’est en faisant l’homme, ou la femme qu’on aide l’humanité à se faire. Et il le faut :elle a besoin de toi, comme tu as besoin d’elle"

Il faut donc y croire ; MAIS EN RESTANT LUCIDE.
2. Par wadih le 18/09/2009
Merci André pour ton point de vue, ton regard sur le monde, tes éclaircissements sur le secteur financier.

Je ne sais dire si le désintéressement est au centre des préoccupations actuellement ou s’il ne l’est pas. Je peux essayer de livrer, ici, ce que je ressens, ce que j’ai pu mûrir aussi au cours de mes séances …

Le fait de parler et d’écrire aujourd’hui sur le désintéressement évoque aussi un passage, le passage du monde « moderne » au monde « postmoderne ». Le monde normé où les repères sont présents, les chemins sont prévisibles et balisés a laissé la place au monde où l’on vit aujourd’hui, notre monde à nous, avec beaucoup moins de « vérités révélées », moins de certitudes, beaucoup de questionnements. C’est ce qui a, en outre, permis l’émergence du coaching …

Et dans ce monde précisément, on interroge sa relation au travail. Qu’est-ce que je fais quand je travaille. Qu’est-ce qui agit quand j’agis ? On interroge sa relation à l’autre. On interroge aussi ce qui vibre en nous …

Je pense que si le regard que nous portons sur le monde est déserté par cette jolie couleur, cet état d’être qu’est le désintéressement, l’on risque de réduire notre relation au travail à une vision mécaniste dont la raison d’être répond à notre besoin de nous nourrir, de nous vêtir, d’être reconnu pour ce que nous possédons (billets « vision du coaching, vision de l’homme » et « déconstruire pour reconstruire ») …

Dans ma représentation, il nous arrive à tous, souvent, de mimer ce monde-là, de mettre le masque qui va bien (en espérant qu’il ne finira pas en grimace) pour donner le change et même se donner le change.

Je te mentirais si je te disais que les personnes que je côtoie sont toutes et à tout moment dans le désintéressement, qu’elles ont toutes vocation à être « citoyennes du monde », qu’elles sont en permanence dans la bonté et la générosité … Qui l’est en permanence d’ailleurs ?

Ce que j’ai observé, c’est qu’à partir du moment ou l’on atteint l’objectif que l’on s’est fixé : avoir le poste que l’on souhaitait, plus de pouvoir, une plus forte rémunération … le fait d’avoir « un peu plus de la même chose » finit par ne plus nous nourrir autant qu’avant.

Face à ça, j’ai remarqué deux attitudes, deux scénarios différents…

Le premier, c’est le scénario de l’extrême, on pousse le trait encore plus loin, beaucoup plus loin, à l’extrême de ce que notre écologie interne peut accepter, à la limite de notre système …

Dans une autre approche, face au seuil qui se dessine, l’on se rend compte que l’on a besoin de se retrouver soi-même dans notre rapport au monde et là, on creuse …
Dans ce cas, nous acceptons de rentrer dans l’arène. Mais pas l’arène des autres, la sienne pour se questionner sur ce qui fait fondamentalement sens pour nous.

Nous sommes souvent plus efficaces quand nous sommes « centrés », quand nous savons pourquoi nous agissons, le comment peut alors émerger, naturellement.

Je voulais aussi te dire que pour moi, le désintéressement n’est pas l’inverse de l’intérêt, bien au contraire !

Je suis d’accord avec toi sur la question de l’éthique et de ce qui fait « tendance » à un moment ou à un autre et qui risque de ne plus être « à la mode » quelques années plus tard. Chaque mode nous envoie une injonction spécifique … sois fort, sois authentique, sois mince, etc.… mais je pense que l’on n’entend que celle que l’on est prêt à entendre.

Et quand tu écris « la crise financière devenue économique ne montre-t-elle pas les limites de l’exercice », là je ne comprends pas bien. Si l’introduction de codes de déontologie n’est pas suffisante, faut-il pour autant arrêter d’avancer … ?

Je ne pense pas que les modèles soient devenus répressifs, un modèle est par définition la projection d’une réalité sur un plan plus pauvre, une réduction, un essai de « capter » le réel ou de le prévoir … à quelques variables près. C’est pour cela qu’on introduit ce qu’on appelle des singularités.

En même temps que l’on fait naitre un modèle, on fait naitre ses singularités : les points particuliers, les éléments spécifiques qui n’obéissent pas au modèle ! À ces variables près, le modèle fonctionne …

Et si on continue sur le fil de cette analogie, en façade, le « modèle » de la société n’inclut pas ces singularités qui font pourtant de nous des humains (…) même si elles nous poussent quelquefois à agir d’une façon irrationnelle. Sans singularité, il n’y a pas de modèle ! Pour moi elles sont au moins aussi constitutives du modèle que toutes les approximations utilisées pour le décrire … Les singularités parlent du modèle autant que la modélisation elle-même !

Je te pose une question à mon tour.

Si l’on veut rester lucide et faire de sa vie une « œuvre d’art » et pouvoir cheminer dans le « deviens toi-même », n’a-t-on pas besoin, dans un premier temps, d’emprunter la voie delphique du « connais-toi toi-même » ?

Cette injonction, je la comprends comme une invitation à découvrir l’Homme. Pas l’être particulier que nous sommes, mais plutôt l’homme en cela qu’il est représentatif de l’humanité et arpenter ce chemin-là c’est découvrir ce qui nous relie … en s’ouvrant aux autres.

Qu’en penses-tu ?
3. Par André le 26/09/2009
Merci à ton tour Wadih pour ce point de vue riche et très motivé.

Je dois te dire qu'en te lisant (et te relisant) je n'ai pas d'objections à formuler à l'exception des conséquences que tu tires du postulat qui figure dans ta question, mais j'y reviendrai.

Avant d'essayer de te répondre, je voudrais te livrer ( vous livrer si ce petit mot est lu par d'autres) une interrogation sur la notion même de désintéressement.

En fait, il me semble que nous portons un jugement moral sur le concept de "désintéressement". J'entends par là que l'on vise dans le rapport à l'autre l'absence de recherche de contrepartie.

Je fais quelque chose pour toi sans chercher un avantage. En d'autres termes, je ne serais pas ici dans un rapport marchand.

Ne peut-on pas envisager d'une manière plus active la notion, sous la forme d'un interêt à l'autre , un intérêt de l'autre?

Concernant spécifiquement la question que tu me poses, j'y répondrai en faisant mien "ton" postulat sur le "connais toi toi-même" pour me séparer ensuite des voies que tu sembles vouloir emprunter. Je m'explique...

Si la voie delphique du "connais toi toi-même" est fondamentale, je ne pense pas que l'invitation qui nous est faite ou que nous nous autorisons est de découvrir "l'homme représentatif de l'humanité".

Je pense tout au contraire que l'on ne peut appréhender l'humain qu'en faisant une solide introspection, un retour à soi.Le connais toi toi-même est selon moi une invitation à se connaître en soi c'est à dire dans sa chair et son esprit.

Mais il ne s'agit pas d'un soi égoiste. L'invitation répond en fait à une question principielle source de réflexion spirituelle, le "Qui sommes-nous".

Si elle est faite avec honneteté elle va conduire ou peut conduire à l'image d'un autre soi-même qui annonce positivement le premier combat avec soi, non avec un homme représentatif de l'humanité qui me semble est pure abstraction.

Mais ce premier chemin nous conduit nécessairement vers un second qui nous renvoie à une seconde question principielle le "Où allons-nous"?

C'est ici que la voie delphique trouve tout son sens: "Connais-toi toi-même, disait Socrate, et tu connaîtras l'univers et les dieux".

La connaissance de soi nous permet alors et seulement de nous ouvrir réellement aux autres avec honneteté et intérêt.

Si je reste moins optimiste que toi, je t'accorde biens volontiers qu'il ne faut pas s'arrêter...car cette démarche est la seule à donner du sens...

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