Le rocher aux lions

 
Lion-IC
Il y a bien longtemps de ça - mais peut-être vous en rappelez vous ? - vivait sur une île lointaine un prince, tout en puissance.

Ce fils de roi faisait partie d’une grande famille. Son frère cadet, né d’une autre mère, tout impétueux qu’il était, semblait décidé à revendiquer l’héritage du pouvoir royal malgré sa position lointaine dans la fratrie.


Tout cela au regret du grand frère qui était persuadé que la mère de ce jeune coq, de par sa lignée familiale et de par son sang très pur, ferait tout ce qui était en son pouvoir pour que – le moment venu – il succède au roi.

Ce « grand » frère ne le voyait pas de cet œil là et il rumina longuement. Il finit par se décider, définitivement. Il avait l’intention de prendre le pouvoir, rapidement. Il souhaitait accélérer le cours des choses et prendre toutes les précautions possibles pour que cette position de futur roi ne lui échappe pas, apeuré qu’il était de ses propres projections concernant sa fratrie et persuadé à ce moment-là que son avenir pouvait encore lui échapper.

Pour commencer, il s’en prit à son père. À sa surprise, ce fut chose facile. Cet homme qu’il lui semblait avoir aimé, à cet instant précis, représentait un frein à sa propre destinée. Sa vue était troublée et occultait la réalité sensible qu’il avait toujours connue.

Sans perdre de temps, il chassa son frère hors du palais et lui interdit même de résider en son pays sous peine de mort… Là les choses semblaient, pour le moins, sous contrôle.

On eut pu imaginer que la situation en resterait là, mais très rapidement, ses peurs anciennes refirent surface. Il avait tellement peur d’être attaqué, persuadé qu’il était de disposer de failles béantes dans l’organisation de son potentat. Qu’à cela ne tienne, il érige une forteresse de la taille d‘une montagne, creusée à même la roche.

Il fait également creuser des douves dans lesquelles il installe toute sorte de serpents et de crocodiles. Il fait aussi garder ce palais imprenable par des lions. On l’appellera d’ailleurs le rocher aux lions.
 

Du haut de ce château céleste ...



Griffes-Lion-IC
A partir de ce rocher monolithique de plus de cent mètres qui s’élève en pleine jungle, cet homme arqué dans sa toute-puissance gouverne le pays pendant plusieurs dizaines d’années. Il marque, comme une empreinte de son pouvoir, le pays tout entier qui, le temps de son règne, devient citadelle ...

Un jour, alerté par un réseau d’informateurs qu’il avait judicieusement mis en place, il apprend que son frère cadet rentre au pays après avoir levé une armée. Il décide alors de quitter sa forteresse pour opposer la plus grande des résistances. Il ne sera pas dit que quelqu’un puisse rentrer dans son pays sans sa permission.

Quelques jours plus tard, après un combat d’une violence inouïe, il tombe sur le champ de bataille.



Sa forteresse, relique presque parfaite d’un pouvoir illusoire, sera abandonnée et la nature environnante, en toute sa sagesse, reprendra progressivement ses droits en lieu et place de tout cet apparat gigantesque.

Le jeune frère, plus sûr de lui, s’installera au centre du pays dans le plus simple des palais, une bâtisse ouverte aux quatre vents.

rocher-icJe m’inspire ici, très librement d’une histoire ancienne, l’histoire d’un roi, le roi Kassapa, vivant au cinquième siècle au Sri Lanka, une île merveilleuse à la végétation luxuriante.

A bien y réfléchir, cette histoire ressemble en bien des points à la nôtre et à ces murs que l’on peut parfois ériger pour se mettre ou se croire à l’abri, en sécurité et puissants à l’extrême, dans nos habitations cloisonnées.

Constructions qui révèlent une ambition saine qui est celle de se protéger. Quoi de plus humain à ça … ? Si ce n’est qu’à certains moments, ces réflexes sains et naturels se grippent et semblent pris dans une spirale inflationniste.

Que ces fortifications évoquent pour vous la cité, l’entreprise ou tout simplement votre maison, quand elle est cloisonnée, fortement cadrée, sous contrôle, ce sentiment de puissance perçu crie fortement son nom.

Cette toute-puissance appelle son amie de toujours, un reflet qui lui est similaire en tout point, l’impuissance.

Sortir de cette impuissance c’est accepter de commencer un chemin et lâcher prise à certains acquis qui nous semblent très sécurisants ...

Ce chemin nous appelle à quitter la terre ferme, lever un pied pour le reposer un peu plus loin (Voyage). S’agréger à la terre, à nouveau, en ayant fait un pas, en prenant le risque de l’inconfort et de l’incertain, un pas nécessaire pour continuer le chemin. Quitter ce lieu connu et maintes fois traversé, nos contrées habituelles, pour que puisse s’exprimer notre pleine puissance, en cette nouvelle terre, à découvrir.

Et si, pour quelques instants je laisse cette histoire qui évoque un roi vivant ailleurs, à une autre époque, que je revienne ici et maintenant et que je m’interroge sur ce qu’il en est pour moi, personnellement ? Quelle résonance cela induit, en moi ?

deesse-ic
Quand je commence à me sécuriser à outrance, quand mon désir imminent est celui du repli, quand chaque situation qui survient me rappelle qu’il est essentiel que je contrôle mon univers et que rien – que je n’ai décidé – ne doit arriver sans mon plein consentement


Quand je me rends compte que je ne suis ni tout puissant, ni à part sur cette terre et que peut-être il m’arrivera de chercher et de chercher encore un sens profond aux choses sans que rien ne surgisse, dans l’immédiat ...



Quand je me sens en situation de non-maitrise, et d’accessibilité sans défense préalable érigée …


S'engager ...


Comment à partir de là j’investis encore mon monde, en pleine possession de mon talent et conscient de mes champs – nombreux – d’incompétence … ?

Comment j’investis mon univers, composé d’une réalité aux mille teintes, mais dont aucune n‘est fixée à jamais ?

Comment, sans être faux et à distance de moi-même je réussi encore à exister pleinement et à faire quelque chose qui me remplisse le cœur d’amour et de joie ?

Comment je retrouve le sentiment d’accomplir une belle œuvre, l’œuvre d’une vie, la mienne … ?

Certains évènements qui nous touchent personnellement, une maladie, un deuil, un changement brutal ou inattendu dans notre vie personnelle ou professionnelle nous mettent quelquefois en contact avec un sentiment douloureux, à l’intérieur. Nous restons alors comme "choqués", quelquefois "pétrifiés" par ce que l’on a vu et qui s’impose à nous, à nouveau (*).

repos-icAh, nous serions donc mortels ? De quels degrés de liberté je dispose ? Y-a-t-il un sens à la vie que je mène … ?

C’est à partir de ces situations où l’on a croisé notre propre impuissance, la plus crue, et où l’on a été confronté au difficile, à l’inconfortable et à l’inéluctable … c’est à partir de ces instants tellement à vif, quelquefois tellement souffrants, que quelque chose peut renaitre en soi.

 

Comment est-ce que je fais face à « ça » ?


Je me rassure, me protège et me mets à nouveau à distance de tout cela ou bien j’essaye d’en faire quelque chose et, le temps d’un chemin dont je ne connais pas la fin, je me mets en recherche ?

A la recherche de l’essentiel, pour soi.

C’est comme revenir au monde, en conscience. Chaque pas qu’il m’est donné de faire est une voie que j’ouvre. Alors, ouvrons des voies, ensemble, le monde se construit à plusieurs.

Beaucoup m’ont apporté pour que je puisse faire mes premiers pas et chaque jour, dans mon métier, j’accueille ceux qui souhaitent aborder ce chemin.

Dans ce lieu que je crée pour eux, nous cheminons ensemble, quelque temps. Parfois, quelque chose dans ce qui se joue à cet endroit précis, surgit et donne envie d’envisager de nouvelles perspectives, de faire quelques pas de plus, d’avancer un peu plus sur ce chemin sans fin qui appelle à une plus grande ouverture au monde et à une écoute particulière de ce qui se joue en soi.

Et ce n’est pas A. David-Neel qui me contredira … « La bravoure est encore la plus sûre des attitudes. Les choses perdent de leur épouvante à être regardées en face. ».

Victor Frankl (un sourire) y ajouterait l’humour, « je peux aussi témoigner jusqu’à quel point l’être est, et demeure, capable de résister et de défier même les pires conditions. Cependant, cette aptitude particulière ne s’exprime pas seulement par des attitudes héroïques … mais elle s’exprime aussi dans l’humour. »

La bravoure et l’humour, oui …

Et apprendre, sur ce chemin essentiel et exigeant, à exercer sa capacité à faire vivre une relation et à lui donner toute sa place pour affronter la plus puissante des citadelles.

Apprendre à ériger d’autres murs, les plus essentiels et les plus utiles qui nous garantissent notre sécurité minimale. Et se mettre à construire des ponts, vous savez, de ceux qui ouvrent sur le monde





(*)
"Thérapie existentielle" ou "Le bourreau de l'amour" d'Irvin Yalom

 
Partager : Linkedin  Linkedin 

Wikio
Tags Tags :  Toute puissance   Impuissance   Héritage   Chemin   Voyage   Existentiel   Position haute 

Commentaire(s) :

1. Par shereen le 15/08/2011

Quitter sa " Zonne Confortable " et s ouvrir a d autres voies meme a risques. Accepter de ne pouvoir controler toujours les situations et lacher prise. Faire face devant notre impuissance et a petits pas batir d autres ouvrages de sa vie en y versant amour, humour et bravoure ...

Plus emue par ta reflexion que par l histoire :-)
2. Par Françoise le 15/08/2011

"C’est à partir de ces situations où l’on a croisé notre propre impuissance, la plus crue, et où l’on a été confronté au difficile, à l’inconfortable et à l’inéluctable … c’est à partir de ces instants tellement à vif, quelquefois tellement souffrants, que quelque chose peut renaitre en soi.""se mettre à construire des ponts"
Re-construire sa maison pour VIVRE et ne plus SURVIVRE; Ouvrir en grand portes et fenêtres pour permettre à la lumière de nous éclairer, et dans ce cadre accueillant espérer que les amis viendront nombreux... heureux... au pays de "l'ici et maintenant". Quel programme ! est ce un rêve ?
3. Par Wadih le 16/08/2011

@ Shereen, l'histoire est celle du monde, c'est la nôtre, celle de chacun de nous. Ces pensées que je formule parlent de ma façon de voir le monde et de ma façon d'accompagner. Heureux de lire ton ressenti.
4. Par Wadih le 16/08/2011

@ Françoise,
Rêve ou réalité ?
Quelques fois souffrir, à d'autre survivre mais surtout Vivre ...
Les amis au pays de l'ici et maintenant, j'aime beaucoup cette expression ... et ta présence, ici
5. Par Françoise le 16/08/2011
Merci à vous, mes amis.

Réagir, ajouter un commentaire :

Après validation ... laissez nous un peu de temps pour afficher votre commentaire.

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte, les adresses internet seront converties automatiquement.
Vous etes responsable du contenu que vous publiez.