Mon entreprise va craquer

Mon entreprise va craquerJe ressens depuis quelque temps comme une déferlante que l’on découvre parce qu’elle vient échoir sur nos côtes et qui se nomme … mal – être au travail.

L’entreprise, je la vois comme un système vivant dans un « jeu » mondial contraignant … des salariés et des dirigeants qui papillonnent ou s’installent et d’autres qui sont quelquefois ballotés au gré des changements qui s’opèrent… des changements déstabilisants qui empêchent parfois de trouver les repères minimaux pour tout simplement « rester debout »…


Mon passage par le monde de la réinsertion m’a fait rencontrer des « silencieux », des personnes qui avaient été percutées par leur environnement (familial, travail) et qui avaient bifurqué, vers la rue, silencieusement. Elles étaient sorties du « système » entreprise, sorties du système tout court.

 

Aujourd’hui on se tue, pour le travail.

 

Qu’est devenu le monde de l’entreprise pour qu’on le nomme dans ces « lettres de départ », vers un ailleurs ? Un ailleurs qui ne se veut pas plus beau mais, au moins, avec moins de souffrance.

 

Certains vous diront qu’on ne se suicide pas ici plus qu’ailleurs. Que certains « indicateurs » sont plus « fiables » que les « TS » pour évaluer la situation sociale d’une entreprise … Techniquement, nous pouvons tous comprendre ces analyses. L’absentéisme est par exemple un révélateur de ce mal-être au travail.

 

Mais nous n’en sommes plus au temps de l’analyse.

 

Le temps n’est plus aux signaux faibles. Les signaux forts viennent frapper à la porte et émergent de ceux qui souffrent d’un monde où l’on a envie de construire son nid et qui devient comme étranger, insupportable, au point d’en sortir.

 

J’ai envie de dépasser ici la question du chiffre parce qu’un être humain ne sera jamais un chiffre. J’ai envie, ici, de mettre de côté toute la logique de la « prévention » de ces « actes ». Des actes extrêmes, comme la douleur qui y est associée par les personnes qui souffrent. Une douleur, extrême, elle aussi.

 

Juste revenir à ce qu’est l’entreprise.

C’est quoi l’entreprise et c’est quoi entreprendre … ?

 

L’entreprise est comme une « entité » qui a sa vie propre, une sorte d’agent économique « créé » de toutes pièces … comme une émanation de ce que sont les actionnaires, les salariés, leurs représentants, les clients, les fournisseurs, les créanciers, … sans jamais se confondre avec aucun de ces acteurs ou protagonistes.

 

Quand bien même un actionnaire détiendrait toutes les parts de l’entreprise, il ne détient pas l’entreprise qui, par le fait même qu’elle ait été créée devient une entité autonome. De même, il serait abusif de dire que l’entreprise est la somme de ses salariés.

 

À partir de là, et pour définir ce que représente le fait d’entreprendre, il faut se plonger dans le regard que porte chacun des acteurs. Chacun de nous y met quelque chose de ses valeurs profondes.

 

Pour moi, entreprendre, c’est servir l’intérêt « supérieur » de l’entreprise que je désigne comme étant, avant tout, un intérêt social. C’est un parti pris personnel.

 

Nous vivons et nous travaillons dans une organisation qui réunit des hommes, les met au contact d’un travail, et agrège des capitaux utiles à la production de richesses ou de services que l’on va proposer et vendre sur le marché.

 

Cela semble simple à priori, comment peut-il en être autrement … ?

 

Mon vécu de coach vient s’ancrer à cette frontière et me rend témoin de ce qui se répète en entreprise. Les personnes que j’accompagne rejouent en écho, comme en reflet, pendant la séance, ce qui survient ailleurs, dans leur rapport au travail, dans leurs interactions avec les autres, dans la façon qu’ils ont de conduire leur vie.

 

Quand j’interroge mon rapport au travail, j’ai besoin d’y mettre du sens

 

Tout commence par le regard que je porte sur l’objet que je construis.

 

Puis vient la question de mon expression … quand je travaille qu’est-ce que je suis en train d’exprimer à travers ça. Je peux aussi m’interroger sur ce qui s’exprime à travers moi.

 

Je suis également interpellé par l’édifice qui s’érige … le « comment » je me construis est questionné. Qu’est-ce qui me permet de me construire ?

 

Le rapport à l’Autre égalementquel retour j’attends des autres ? à quelle hauteur je me suffis de mon propre regard ?

 

Et à mon autonomie, dans la « cité »-entreprise  … dans quelle dépendance ou indépendance suis-je par rapport à cette entreprise qui m’accueille et qui témoigne aussi de mon chemin ?

 

À cela viennent s’ajouter certains facteurs qui amplifient la difficulté ou calment les tensions … comment mon environnement me porte et à quel moment commence-t-il à me résister, m’envahir ou m’enchainer ?

 

Et je porte une attention particulière à ce qui se joue entre les humains, pris dans des logiques d’existence, de pouvoir et de peur … les interactions entre moi et les autres sont-elles synonymes de croissance, de sentiment d’appartenance, et de développement ou bien pèsent-elles sur moi parce qu’elles sont emplies de paradoxes et teintées d’ambigüités ?

 

Et quelquefois, quand la charge est trop lourde, comment je fais pour rester en lien avec ce qui se joue, avec qui j’en parle, comment je sors d’un engrenage létal pour ne pas prendre le risque de « disjoncter », de rester sur le coté, d’aller un pas plus loin, de l’autre côté du miroir ?

 

Notre société nous porte aujourd’hui à cadrer, normer, prévenir et soigner. Je crois que ces approches sont utiles et nécessaires.

 

Néanmoins, elles ne nous permettront jamais de faire l’économie d’une réflexion de fond personnelle sur ce qui nous fait humains, partageant et vivant avec d’autres humains, dans le moment présent. Ni avant, ni après, mais dans l’instant, dans cette présence à l’autre et à notre monde.

 

Et le coach que je suis a envie de devenir « invocateur », il a envie d’en appeler à prendre soin de l’autre autant que de soi-même. Une petite voix en lui lui rappelle qu’il fait partie de la communauté des humains, que nous sommes des êtres parlants avant tout, des êtres de chair et de sang et avec des sentiments.

 

Pour que la peur ne vienne pas tout gâcher, que l’on n’essaye pas de se protéger à outrance, pour ne pas se sentir obligés de coller aux modèles en place …  Il se souvient qu’il a appris à accepter cette spécificité qui le fait devenir homme et qui l’amène, un jour, à s’autoriser par lui-même à penser, refuser ou accepter ce qu’on lui propose.

 

S’autoriser à prendre soin, à exister et à créer, pour lui et pour l’autre, sans avoir à en rendre compte à quiconque ni à s’en référer à des lois écrites …

 

Agir quelquefois sans même le comprendre soi-même …

 

Agir parce que c’est évident, parce que la vie est en jeu, parce que l’on ne peut faire autrement et parce qu’on est là, fragiles, puissants et humains à la fois ...

 

Dans un instant de coaching, nous avons quelquefois la chance de voir éclore cette recherche, une recherche autour du sens, de soi et de l’autre.

 

L’urgence consiste quelquefois à accepter de prendre du temps pour permettre à l’autre de commencer à « élaborer » autour des représentations qu’il a du monde, du temps pour que cette « production » prenne sa place, sa juste place et que la personne puisse revenir à son travail en conscience, plus en conscience de ce qui la touche et de ce qui la met en mouvement




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Tags Tags :  Mal-etre   Suicide   Entreprise   Changement   Système   Vivant   Indicateur   Social   Frontière   Urgence 

Commentaire(s) :

1. Par corine le 13/04/2010
c'est tellement vrai ( c'est court j'en conviens )
2. Par Eva le 15/04/2010
Malaise dans la culture, écrivait Freud... Mal-être au travail dit-on aujourd'hui... Nous serions montés d'un cran dans l'engrenage fatal. Et en même temps, nous affichons une civilisation du confort, du loisir, du futile, de la légèreté, de l'instant... Prendre le pour revenir au fond des choses et surtout de soi, en rapport avec le travail s'il est symptôme, mais sinon, tout simplement, en rapport avec notre existence ici sur la Terre.
Merci Wadih de nous avoir invités sur des chemins de traverse (sideways) loin de l'autoroute de l'information qui existe à ce sujet.
3. Par wadih le 19/04/2010
Merci Corine, merci Eva pour vos retours et pour vos mots ...

Une image me vient et me parle d'un art que l'on nomme martial. Je pense au Kendo. Littéralement, la voie du sabre. Cette escrime pratiquée autrefois au Japon par les samouraïs et qui questionne la « vérité », notre vérité subjective, en tout cas c’est ma façon de « lire » cette discipline ...

En Asie, dans différentes traditions, l’on associe souvent le symbole du sabre à ce qui nous permet de trancher entre ce qui est et ce qui n’est pas, pour soi.

Quand je pratiquais le Kendo, il m’est arrivé de voir certains « échanges » où des maitres confirmés ne faisaient plus qu’un avec le sabre, devenaient le sabre.

Être au monde et être à soi, dans la même danse … Rester centré dans l’action.

Vos mots me font penser à ça, Eva.

Vous vouliez écrire « Prendre le (temps ?) pour revenir au fond des choses » … ;-)

Sinon, je n’ai pas bien compris quand vous parliez de « symptôme ». Je vois comment notre rapport au travail peut devenir symptomatique, mais le travail en lui-même, en quoi il est symptôme ?
4. Par Eva le 19/04/2010
C'est bien cela : le temps et le rapport. Le rapport s'il est symptôme et il y avait "au travail" au milieu. Ouf ! pas droit à l'erreur... ;-) je fais beaucoup de coquilles car j'écris dans un flot. Je vous en laisserai une autre fois, des bien jolis coquillages... Là il n'y en avait pas ou peu. Surtout des absences, comme des parenthèses () qui abritent et reconfortent. Le bruit de la mer ce sera pour bientôt. Déferlante de la ville à nos pieds.
5. Par wadih le 20/04/2010
"Peut-être que la définition de la mer pour le coquillage est la perle,
Peut-etre que la définition du temps pour le charbon est le diamant" (K. Gibran, le sable et l'écume),
Merci pour vos coquillages, Eva ...

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