Voyage (s)

Rituel,Curiosité,Usage,Communauté,Pratiques,Van Gennep,TribuIl est 6 heures du matin, je viens d’atterrir sur cette terre inconnue et déjà la texture spécifique de l’air me saisit.

De celles qui annoncent une nouvelle contrée, un pays nouveau, qui s’offre à moi.

J’accueille cette sensation et me laisse pénétrer par cette lumière particulière.

La moiteur de l’air me renvoie à mes origines et la couleur du sable à celle d’une terre déjà foulée auparavant, en Afrique.

Je laisse mon corps me guider dans ce nouveau décor.

Bientôt un homme vient m’accueillir et son sourire radieux me parle de lui …


Quelques mots de mon entrée en terre malgache, quelques mots qui parlent aussi de voyage, de découverte, de l’autre, celui que je découvre quand je commence un coaching.

L’aventure est la même.

Prendre conscience de mes projections et les laisser de côté.

Rester vigilant à ce que mon corps me renvoie.

Quel est mon ressenti face à cette personne ?
Comment mon corps résonne face à l’autre ?
Qu’est-ce qui m’appartient ?
Qu’est-ce qui parle de lui ?
Qu’est-ce que je retrouve là pendant notre séance et que je pourrais retrouver de lui ailleurs, autre part, avec d’autres personnes ?

L’attention est bienveillante, l’intention est celle de la découverte, de la compréhension, du ressenti …


L’air frais du matin laisse la place à une atmosphère plus chaude, encore plus prenante.

Mon hôte me parle de son pays, de la crise, de la situation politique.

Ces mots résonnent comme une mélodie déjà entendue, comme un prélude à autre chose …

Un silence survient, silence chargé d’émotion qui laisse la place à une autre parole, plus intime.

Nous sommes en train d’apprendre à nous connaître. Pendant que je découvre ce qu’il me dit de son pays et de sa vie, son regard interroge l’homme que je suis.


Là aussi, la ressemblance avec le coaching est saisissante. Le contact qui s’établit entre le coach et son client suit une danse similaire. Pour que le plein contact s’installe et que le travail puisse commencer, encore faut-il se découvrir, s’apprivoiser l’un l’autre.

Comme le petit prince qui, après un long chemin à travers les étoiles, est saisi par la beauté de la petite fleur qu’il a laissée sur sa planète et découvre ce qui la rend particulière, unique.


Une colline, puis une autre, encore une colline, puis une autre.

Après une marche soutenue qui me rappelle que quelques années ont passé (…), j’arrive dans un village improbable.

Une cohorte d’enfants m’assaille et m’émerveille en même temps.

J’apprendrai plus tard que ce village compte 150 enfants pour 350 adultes, qu’ils font partie de la même famille et que le « roi » souverain conduit la bonne marche de celui-ci depuis 4 ans.

Je leur donne les 3 kg de sucre, de sel et de riz qui font défaut dans cette région.

On s’explique, on se parle comme on peut. Quelques mots puisés dans toutes les langues qui me peuplent, quelques gestes et le reste avec le regard.

Je comprends là que les rois sont choisis pour leur douceur, leur capacité à trouver des compromis, à ne pas créer de querelles.

Celui-ci m’invite dans sa maison. Chaque côté de celle-ci remplit un office particulier et, amassés dans cette pièce qui maintenant semble minuscule et qui n’arrive évidemment pas à contenir l’ensemble du village, le roi se tourne vers le nord-est et le culte des ancêtres commence, arrosé de « tocagash », un alcool issu de la canne à sucre qui culmine à plus de 90°.

Le roi en boit une gorgée et me passe le verre. J’y goûte et pendant que mes papilles sont anesthésiées pour quelques secondes, je tends le verre à l’un de ses assistants qui exécute ce même geste et le tend à un autre. L’ensemble des personnes, à l’exception des enfants de moins de 13 ans, participe à cette forme de communion.

Ils me parlent de leurs rituels, certains évoquent la fraternité, d’autres les rites funéraires, notamment ce qu’ils nomment le retournement des morts.

Un vertige me prend à rentrer dans ce nouvel univers.

Je découvre leur façon de se séparer de leurs morts et de fêter ce départ, je découvre l’importance pour eux de rester en lien avec leurs ancêtres et de les invoquer quand ils ont une décision difficile à prendre, je découvre leur façon de sceller une amitié indéfectible.


L’entreprise aussi, quand on la découvre et pour la découvrir exige cette qualité particulière qui se nomme curiosité.

Comprendre celui qui nous fait face c’est aussi comprendre son environnement, son univers pour lui permettre d’en faire autant.

À qui sait voir, entendre, ressentir, ce système vivant qu’est l’entreprise, nous parle.

L’on apprend progressivement à décoder les usages, les chemins possibles

Cette frontière que l’on franchit et qui nous permet d’accéder à ce territoire nouveau que l’on aborde quand on rentre dans une nouvelle entreprise, ce seuil qui fait accéder à la fonction de dirigeant …

Tous ces chemins ne sont pas délimités par des lignes claires. Ils obéissent néanmoins à des règles et ont une fonction propre.

À l’image de ce village-famille, l’entreprise crée des événements, rythme l’activité de ses employés, propose des parcours pour « légitimer » ou « introniser » une personne dans son nouveau rôle, génère des lieux d’échanges et de fête pour renforcer les liens, construit un chemin pour accueillir et intégrer de nouveaux arrivants, accompagne le départ de certains …

Ces codes et processus quelquefois explicites, quelquefois implicites, font partie de nos usages, fondent le lien social en même temps que les communautés, et nourrissent un socle commun de pratiques qui différencie une entreprise d’une autre et garantissent sa cohésion interne.

« Pour les groupes comme pour les individus, vivre c’est sans cesse se désagréger et se reconstituer, changer d’état et de forme, mourir et renaître » nous dit l’ethnologue Arnold Van Gennep.

Nous avons tous en tête des pas que nous avons eu à faire, un jour, pour passer un cap important, des seuils que nous avons eu à franchir, des alliances que nous avons contractées …

Cette maison du roi et la cérémonie qui s’y déroule me rappellent nos espaces de travail, je repense aussi au déroulement de certains séminaires

Depuis les temps anciens et encore maintenant, toute tribu, tout groupe constitué, connait cette notion de périmètre vital qu’il s’érige.

Ce territoire est déterminé et fortifié par des barrières matérielles ou immatérielles qui sont sur le chemin et qui empêchent d’accéder à ce lieu que l’on veut protéger.

Dans cet extrait, les barrières sont naturelles. Des collines, la forêt, quelques cours d’eau.

Elles sont quelquefois matérielles en entreprise. Une porte que l’on ferme pour pouvoir travailler, pour ne pas être dérangé…

Et quelquefois, elles sont plus difficiles à percevoir. Elles parlent de notre façon d’aborder l’autre, de s’en approcher ou de le mettre à distance, et l’on n’a pas toujours besoin d’une porte pour cela.

En plus des portes et des portiques, j’ai même pu percevoir dans certaines entreprises, à l’instar des tribus, des divinités « de frontière » qui interdisent l’entrée de ce territoire que l’on veut protéger, en tout cas à certaines populations.

Suivant sa tribu d’appartenance et son niveau dans la tribu, l’on peut ou non accéder au territoire de l’autre.

Ce roi qui accomplit le culte des ancêtres permet à tout le village d’avoir accès à la parole de ceux-ci.

En entreprise, ces rituels existent également. Ils sont quelquefois historiques, quelquefois imposés. Ils peuvent aussi émerger des personnes en présence.

Offrir un cadeau au roi, c’est, d’une certaine façon, me lier à lui.

Mais agrégation et séparation se succèdent.

Si l’on prend l’image d’un voyage que l’on aborde, le fait de monter en voiture ou à cheval parle d’une séparation de l’état ou du territoire antérieur.

Le fait d’arriver et de mettre pied à terre parle d’une agrégation avec la terre que l’on retrouve ou que l’on découvre.

Notre poignée de main, qui peut sembler tellement anodine, est une forme d’agrégation.

Et entre le moment où je tends la main et que mon interlocuteur se rapproche pour la saisir … cet « entre-deux », porteur de tant de promesses, semblable à ces silences éloquents qui constituent les belles symphonies, me laisse seul avec moi-même et résonne comme une préparation, un prélude à la rencontre, une vraie rencontre pleine d’une belle émotion, celle de la découverte …

Et pour cela, il nous faut passer le seuil, se séparer de son milieu antérieur, mettre de côté ses propres croyances, sa vision du monde, pour rentrer dans un nouveau monde, celui de l’autre. Condition essentielle pour pouvoir l’accompagner




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Une lecture intéressante, Arnold Van Gennep, « rites de passages », éditeur « A. et J. Picard »
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Commentaire(s) :

1. Par Doda le 24/08/2009
Je vous remercie de dire quelque mot de Madagascar dans cet site. Très intéressant. Vous avez vecu quelques jours et vous avez vu quelques coutumes. J'espère que vous n'oublierez jamais cet image, et espérons que vous reviendrez.
2. Par wadih le 25/08/2009
Merci Doda pour votre message,
Il est difficile d'imaginer ne pas revenir dans cette île belle et touchante.
Veloumabe

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