La demande à l’épreuve du réel

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C’est l’histoire d’un homme qui rencontre le succès.

Jacques a le diplôme qu’il souhaite, un troisième cycle Achats. Il épouse une femme qu’il aime, pleinement. De beaux enfants, sans problèmes. Et les succès succèdent aux succès.



 
Il gravit les marches les unes derrière les autres jusqu’à se hisser dans son entreprise actuelle - une belle enseigne du monde industriel - à une Direction Internationale des Achats puis à un poste de Secrétaire Général.

Il est pressenti pour prendre la direction de l’une des Business Unit les plus prometteuses et l’entreprise lui « offre » un coaching.

Il est tenté par cette nouvelle responsabilité et dans le même temps quelque chose en lui lutte, s’oppose, résiste.

Nous allons comprendre ensemble et progressivement que ce n’est pas tant la question de diriger cette unité qui pose question.

Cette opportunité parle d’un investissement intense prévisible dans sa nouvelle position qui l’amènera, le temps de la prise de fonction, de la compréhension de ces nouveaux rouages et du positionnement marché, à désinvestir le champ du privé … une position qu’il a sévèrement malmenée ces quelques dernières années.

Qui plus est, ça ne participe pas à son ambition, en tout cas ce n’est pas celle qu’il affirme aujourd’hui.

Notre première rencontre tourne à la course folle, pendant un temps.

Je pose ce que je ressens. Je formule l’hypothèse que se joue ici et maintenant une histoire qui ressemble à d’autres histoires, ailleurs et autre part … qui parlent de vitesse, de compétition, d’affrontement.

Nous redescendons d’un cran. Le temps se ralentit et nous laisse aborder d’autres champs, ouvrir d’autres espaces...

Souvent, la demande de coaching est objectivée.

Elle parle d’un pas à franchir, d’une réalité que l’on veut dominer, d’actions à poser, des habits de « charisme » ou de « communication » dont on veut voir habillé le coaché.

Tout semble linéaire. Telle action entraine telle autre, dans la roue de la loi de causalité.

L’on a envie d’être rassuré par un certain déterminisme et dans le cas de Jacques, toute la linéarité du monde prêche pour son évolution prochaine.

De tout temps, notre relation à l’œuvre que nous construisons parle aussi de notre réalisation personnelle. Le lieu privilégié de son expression actuelle, c’est l’entreprise.

Opposer une forme de centration, de cohérence intérieure, d’alignement d’un côté au développement rapide de la performance de l’autre est, à mon avis, un leurre.

Que le coaché soit le dirigeant de l’entreprise ou l’un des employés, cela ne change rien. Cette double injonction n’est pas si paradoxale que ça … Être cohérent avec soi-même et réussir vont pour moi de pair…

L’entreprise, personne morale qui contractualise notre démarche, est en attente de rentabilité, de profit, de résultats mesurables.

Le coaché, lui, est une personne physique. Quand il agit, il a besoin de prendre tout son univers en compte, il a besoin de convoquer l’imaginaire et le symbolique.

Pour agir, il a besoin de savoir pour quoi il agit, dans quoi il s’inscrit, comment il peut rester aligné dans sa façon de se positionner.

Dans le cas contraire, si la torsion est trop grande et que le masque qu’il porte finit par ressembler à une grimace(1), l’on assiste quelquefois à une « faillite » des mécanismes de défense psychologiques puis biologiques(2) caractérisée par des affections assez flagrantes par leurs fréquences ou leurs intensités. Elles sont souvent révélatrices de ce que l’on a cru pouvoir laisser de côté, tout ce qui n’a pas été accepté, digéré.

Comment faire dans ce cas pour que la personne dans sa relation au travail agisse efficacement et que le « Top Manager » élabore sa vision et la déploie ? Comment peut-on imaginer qu’il n’aille pas à la recherche du sens de sa démarche ?

Souvent, dans la demande que l’on nous formule, quand on nous parle de pouvoir, notre travail consistera à invoquer la puissance, intérieure et personnelle, du coaché.

Quand la réalité est convoquée avec son lot de faits objectifs … nous irons explorer le réel, qui n’existe que parce qu’il est la somme de nos représentations, toutes subjectives.

Quand on nous demande d’accompagner un changement qui se caractérise par des actions que le coaché est supposé « poser », nous, nous irons travailler sur le symbolique qui les sous-tend(3).

Et le changement espéré survient, souvent rapidement d’ailleurs, mais pas toujours.

Ce que l’on observe aussi, c’est un autre changement, non demandé celui-là, mais qui semble essentiel. Un changement de regard sur son propre rapport au travail, un autre positionnement quant à son rôle, un autre regard sur les autres… qui vient nourrir la première demande formulée.

Cette demande représente au démarrage du processus une sorte d’ « alibi objectivé » pour qu’un changement se produise, sans pour autant qu’on en connaisse la nature.

Fameuse demande qui nécessitera une grande majorité des séances pour que coach et coaché se l’approprient, qu’ils la comprennent, l’apprivoisent et la traduisent … En ce sens, le coaching est une aventure.

Souvent, les réponses que l’on se donne par la suite émergent rapidement, quand on sait ce que l’on recherche.

Le coaching n’est heureusement pas une « programmation » qui saisit un problème dans ses conditions initiales et qui le fait passer dans la moulinette d’une très belle machinerie dotée des dernières avancées technologiques pour nous dire ce qu’il nous reste à faire …

…Un système expert tellement efficace que nous n’aurions plus besoin de vivre cette aventure.

Non, il y a comme un passage par le corps, par l’expérientiel pour qu’il y ait transformation.

Le coaching convoque notre être, notre être au monde, notre être à l’Autre, notre être à soi.


Des théories sur le management, Jacques en a vécu. Des discours sur les « valeurs » et la culture de l’entreprise, il en a entendus.

Il a été formé, façonné par ce discours.

En tout cas, cette partie qu’il donne à voir au monde, ce masque que j’évoquais et qu’il utilise quelquefois quand il se pose dans sa fonction, est une réponse donnée à son monde, son équipe, son groupe.

Mais ce masque pèse lourd, de plus en plus lourd, et le porter lui coute cher.

Les propositions qu’on lui formule ne lui suffisent plus, il s’agit d’autre chose. Il ne ressent plus le besoin d’un pas de plus, pas aujourd’hui.

Au fil de nos séances, nous allons « contacter » ce monde intérieur qui est le sien, y trouver cette puissance qui est la sienne et qui lui permettra de se forger une conviction.

Je n’ai rien à dire à cela. Mon travail en tant que coach c’est de mettre à la disposition du coaché un espace où il puisse se parler à lui-même et décider, en conscience, pour lui.

Il souhaite aujourd’hui porter beaucoup plus d’attention à sa vie familiale. Il a l’impression d’avoir laissé cette « partie de lui-même » de côté et ne se sent plus en accord avec cette posture. Grandir dans l’entreprise, oui, mais se donner le temps de le faire. C’est la synthèse à laquelle il arrive.

Je peux comprendre qu’il s’autorise cette nouvelle position pour ne pas devenir une sorte d’ « objet erratique dans un monde disjoint », pour reprendre l’image fameuse de Teilhard de Chardin quand il décrit l’homme dans sa recherche d’unité. Pour TdC, l’homme ne saurait se voir complètement en dehors de l’Humanité ; ni l’Humanité en dehors de la Vie, ni la Vie en dehors de l’Univers. Je partage ce regard.

Jacques ne veut pas devenir cette forme qui fédère l’ensemble des promesses que l’on a pu mettre en lui, il a souhaité se « repeupler » de ses rêves à lui, de sa vision, de sa temporalité pour, dans un deuxième temps, s’engager pleinement. Il sait qu’il prendra la tête d’une Business Unit mais pour le moment, il travaille avec moi pour définir un nouvel objectif qui prend en compte son horloge personnelle.

L’extérieur résonne alors avec l’intérieur.

Grandir, prendre des responsabilités, ça prend du temps. Certaines étapes, certains paliers, nécessaires aussi, prennent du temps.

Apprendre à s’adapter au monde qui nous entoure, à l’entreprise dans laquelle on évolue, c’est important.

En agissant en tant que coach, comme par « reflet », la personne que j’accompagne se remet en lien avec elle-même, est attentive à sa propre écologie, prend conscience de sa temporalité et peut décider de laisser une belle opportunité qui survient pour mieux s’en saisir quand elle sera réellement prête.

Et si le reflet fonctionne si bien, c’est qu’avant de pouvoir parler de cette écologie que je m’attache à cultiver, la difficulté de la personne qui me fait face résonne avec mes propres blessures. C’est de là que je coache.

Ces quelques lignes décrivent l’une des dernières « aventures de coaching» que j’ai pu vivre. Cette histoire pose la question de notre positionnement en tant que coach.

Œuvrons-nous pour que le coaché s’approprie son coaching ou devons-nous considérer l’ « intérêt supérieur », celui de l’entreprise ? Et dans ce cas, dans quelle posture nous retrouvons-nous ? Le coach est-il un vecteur de régulation dans les entreprises ou peut-il s’autoriser cette posture, qui peut sembler subversive ?

Je crois que nous sommes surtout dans un entre-deux créateur qui réfute deux regards extrêmes.

D’un côté, une vision du monde de l’entreprise comme un lieu d’aliénation, l’entreprise symbolisant une société où il est de plus en plus difficile de vivre. De l’autre, l’entreprise comme lieu d’intégration sociale qui nous renvoie à cet écheveau de lien fondateur de notre identité.

Alors ce lieu où se jouent, se confrontent mais aussi se complètent deux dynamiques, l’une individuelle, ma relation à moi-même, et l’autre collective, moi dans le groupe, nous enjoint à trouver un positionnement qui prenne en compte cette complexité dans notre relation au travail.

C’est certainement cela aussi une démarche de coaching, amener l’autre à être de plus en plus en conscience de lui-même en tant qu’individu, individu qui s’inscrit dans une relation à l’autre et au groupe, acteur de l’entreprise et de la société, évoluant de plus en plus vers la construction et la revendication de sa spécificité dans son rapport à lui-même, aux autres et à la cité.



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(1) "finit par ressembler à une grimace" est l'expression favorite de l'une de mes coachées ! Image belle par sa pertinence.

(2) Evocation du stress au travail, de son impact, du harcèlement moral dans ce très beau livre de Marie Pezé "Ile ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés".

(3)
T. Chavel a développé à plusieurs reprises ces thèmes dans « Le grand livre du coaching », « Dictionnaire des coachings » ou encore dans « Le coaching du dirigeant ».





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