De la dépendance à l’ être seul

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Le petit ne peut survivre seul. Il est dépendant de son environnement, il est dépendant de sa mère. Cette dépendance ira en diminuant mais dans les premiers temps elle est absolue
*.

La capacité à être seul


Au tout début, le bébé n’a aucune idée de son unicité ni de sa solitude.
Dans les premiers temps de la vie, quand tout se passe "bien", la mère est extrêmement attentive, elle est "follement" dévouée, elle s’ "offre" à l’enfant, entièrement.

Heureusement, elle laissera la place à ce que D. Winnicott appelle la "mère suffisamment bonne" et laissera voir des imperfections. 


L’enfant pourra apprendre à dépasser ces défaillances par lui-même, il avancera vers un peu plus d’autonomie.

Cette période est essentielle pour l’enfant. Trop d’empiètements sur son propre territoire ou pas assez de lien avec la mère, génèreront chez l’enfant des traumatismes qui handicaperont son lien aux autres. Son vécu d’enfant avec ce lien à la mère, accompagné de plaisir ou de souffrance, est son modèle primordial.
 

L’autre est bon pour moi …


Il se dira par la suite, l’autre est un "bon objet" pour moi ou au contraire, l’autre est un "mauvais objet".

S’il a intégré sa mère comme un bon objet pour lui - en lui, il pourra supporter son absence et quand elle sera là, à ses côtés, il apprendra à savoir être seul - psychiquement, tout en étant physiquement avec elle.

Une "relation à un"


Il apprendra la "relation à un", c'est-à-dire la relation à lui-même.

C’est tout l’apprentissage à être soi (self), rassembler ses morceaux pour en faire une totalité et ainsi accéder au sentiment d’être, le sentiment d’être réel, d’être une personne singulière. Dans ce cas, la psyché et le corps sont connectés.

Il y a une vraie différence entre cette solitude (qui est essentielle) et le renfermement et l’isolement qui génèrent de la détresse. L’isolement est une stratégie parmi d’autres que l’enfant trouve pour répondre à son manque fondamental. Il fait quelque chose avec ce qu’il perçoit de son environnement, il ne fait pas que subir, il est acteur de ce qui lui arrive.

Au cours de notre vie, nous apprendrons aussi à nous isoler sans nous enfermer en nous. C’est un véritable apprentissage à faire face aux empiètements de l’environnement.

Si le nourrisson n’est pas touché, s’il n’y a pas d’attention vis-à-vis de lui, il pourrait en mourir. Mais s’il vit, il vit quelquefois d’une façon "fausse" (Faux self), ainsi il donnera "le change" et fera tout ce qu’il peut pour que personne ne perce au grand jour son être intime, pour que personne ne le trouve avant qu’il soit prêt à être trouvé. Vivre d’une façon fausse, développer un faux self, c’est donner à voir ce qu’il n’est pas. C’est dérouler une stratégie adaptative.
 

"Faire avec" le maque de l’essentiel…


Si l’enfant ne peut pas s’appuyer sur l’environnement qui a été le sien, il devra se plier aux exigences de l’environnement et "faire avec". C’est un "faire avec" qui est très différent du "faire avec" le réel que l’on apprend plus tard, quand nous sommes plus matures, en acceptant ce qui se passe dans notre environnement. Quand l’enfant ne peut pas s’appuyer sur un environnement nourricier, c’est un "faire avec" le manque, le maque de l’essentiel.

S’il voit sa mère dépressive par exemple, il fera le maximum pour la rendre joyeuse pour ne pas se sentir lui-même infiniment abandonné.

Que se passe-t-il selon vous quand, plusieurs années plus tard cet enfant devenu grand rencontre ce même regard dans les yeux de l’autre… ? Qu’est-ce qui sera naturel pour lui ? Qu’est-ce qu’il aura engrammé ?

Les symptômes de l’enfant que nous avons été, quand ils se manifestent, sont à regarder comme une tentative d’auto guérison. Si son attitude symptomatique (vouloir soigner sa mère par exemple) ne trouve pas d’échos, si son action n’induit pas de réponses, ses symptômes (ce que l’enfant ne cesse de faire pour vivre et révéler ses manques), sa force de vie se trouve absorbée par les empiètements de son environnement. C’est là que le "faux self" protège son être véritable. Il va donc développer une attitude pour réagir à l’environnement plutôt que d’exister réellement. Dans cette situation, la solitude n’est plus une expérience nouvelle et apprenante, une expérience riche, mais le lieu de la détresse qu’il faut transformer absolument, pour survivre au manque.

Plutôt que de vivre ses besoins d’enfants, de se nourrir de son environnement, il va développer une attitude d’adaptation.

Et plus tard, toute situation de séparation, d’éloignement, d’indifférence, d’incompréhension retouchera à sa blessure d’enfant, quand il était seul, en détresse.

Nous pouvons nous "réparer" avec certaines personnes qui seront plus enveloppantes et nous rendre compte qu’avec d’autres, nous ressentons cette blessure initiale. La relation se construit à deux.

Cet être blessé que nous sommes, plusieurs années plus tard, pourra continuer à dérouler l’une de ces deux "stratégies" : la dépendance, extrême, à l’autre ou le repli.

Dans le premier cas, il lui sera impossible de s’extraire de l’attachement à l’autre, aux autres qui ne seront, dans ce cas, qu’un palliatif au manque essentiel, un substitut du lien maternel. Dans le second cas, la présence de l’autre, des autres, sera ressentie comme une intrusion.

La solitude de la personne se verra de deux façons. Soit dans son silence, soit dans sa logorrhée. Soit dans son retrait, dans son absence au monde, soit dans son hyper présence. Dans les deux cas il se sentira seul, en détresse.

"Il faut être deux pour pouvoir être seul"**. Et si cette expérience du "deux" n’a pu se faire à l’origine de notre vie, elle peut se travailler dans les espaces de développement personnel que la personne choisira. Dans ces espaces, il est essentiel que la personne qui anime respecte "l’être à soi" de celui qui travaille, respecte son silence et son besoin de solitude. Il hésitera à montrer cette part – secrète - de lui, de peur qu’elle ne soit exploitée par l’autre, par les autres.

Celui qui accompagne ne doit ni esquiver, ni forcer ce lieu. Attention et bienveillance sont de mise. L’accompagnant dois être extrêmement vigilant à être dans cette "juste" présence à l’autre … Sans couper ni créer de la dépendance. "Tenir" le cadre, sans contraindre sinon, il reproduit l’empiètement initial.

Notre apprentissage du vivant consiste à accueillir se silence en soi, un silence qui est bien loin du vide, de l’anéantissement. Accueillir un silence apaisé, repu, confiant. Là, le vrai self, le vrai "être à soi" apparaît.

Pour cela, il s’agit de repérer nos stratégies d’adaptation à un réel qui n’a pas toujours été satisfaisant et de les déjouer. Cela nous permettra de nous relier à nous-mêmes, d’exister réellement et de créer plutôt que de nous adapter.

Mais le chemin est ardu. Il convoque notre "être au monde" psychique et social et appelle à une maturité dans ces deux champs. Apprivoiser nos blessures mais aussi interroger la culture dans laquelle nous évoluons et le fruit de ses influences, en nous.


L’allégorie de la caverne…



«- Examine dès lors, dis-je, la situation qui résulterait de la libération de leurs liens et de la guérison de leur égarement, dans l'éventualité où, dans le cours des choses, il leur arriverait ce qui suit.

Chaque fois que l'un d'entre eux serait détaché et contraint de se lever subitement, de retourner la tête, de marcher et de regarder vers la lumière, à chacun de ces mouvements il souffrirait, et l'éblouissement le rendrait incapable de distinguer ces choses dont il voyait auparavant les ombres.

Que crois-tu qu'il répondrait si quelqu'un lui disait que tout à l'heure il ne voyait que des lubies, alors que maintenant, dans une plus grande proximité de ce qui est réellement, et tourné davantage vers ce qui est réellement, il voit plus correctement ?

Surtout si, en lui montrant chacune des choses qui passent, on le contraint de répondre à la question : qu'est-ce que c'est ?

Ne crois-tu pas qu'il serait incapable de répondre et qu'il penserait que les choses qu'il voyait auparavant étaient plus vraies que celles qu'on lui montre à présent ?

- Bien plus vraies, dit-il.

- Et de plus, si on le forçait à regarder en face la lumière elle-même, n'aurait-il pas mal aux yeux et ne la fuirait-il pas en se retournant vers ces choses qu'il est en mesure de distinguer ? Et ne considérerait-il pas que ces choses-là sont réellement plus claires que celles qu'on lui montre ?

- C'est le cas, dit-il.

- Si par ailleurs, dis-je, on le tirait de là par la force, en le faisant remonter la pente raide et si on ne le lâchait pas avant de l'avoir sorti dehors à la lumière du soleil, n'en souffrirait-il pas et ne s'indignerait-il pas d'être tiré de la sorte ? Et lorsqu'il arriverait à la lumière, les yeux éblouis par l'éclat du jour, serait-il capable de voir ne fût-ce qu'une seule des choses qu'à présent on lui dirait être vraies ?

- Non, il ne le serait pas, dit-il, en tout cas pas sur le coup.

- Je crois bien qu'il aurait besoin de s'habituer, s'il doit en venir à voir les choses d'en haut. Il distinguerait d'abord plus aisément les ombres, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et des autres êtres qui s'y reflètent, et plus tard encore ces êtres eux-mêmes. », Platon***

Ce texte évoque pour moi, comme pour beaucoup de coachs, notre position face à la personne que nous accompagnons. Il est riche et sa lecture est précieuse. Il apporte aussi un éclairage sur le chemin de l’ "être seul" …

Il appelle à la présence de l’autre dans la relation mais aussi au chemin solitaire que cet être doit faire pour "s’habituer" au réel, dépouillé des significations antérieures ... qui le fera accéder à sa propre singularité.

Il questionne sur le cadre, voire la contrainte ("Chaque fois que l'un d'entre eux serait détaché et contraint de se lever subitement") que cet acte d’accompagner pose … et sur le poids qu’il peut avoir. Contrainte sans forçage, sans empiètement.

Accomplir notre chemin de vie, c’est aussi apprendre à nous extraire et d’une certaine façon, cesser d’être parmi les hommes, parmi les autres, « l’expérience de l'éternel est une sorte de mort » nous dit Hannah Arendt.

Oui, faire l’expérience de ce qui est éternel, déciller notre regard, est une forme de mort à l’aggloméré collectif, au standard du copier/coller, au mimétisme infécond.

Une mort qui appelle une naissance ou une re-naissance … à soi.




* D. Winnicott, « La mère suffisamment bonne », «La capacité d'être seul »

** il nous faut apprendre, nous sentir bien avec l’ "être seul en présence de" pour apprendre, accepter, profiter de l’ "être seul en l’absence de".

*** La République, Platon




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